
Tinos, une île dans le vent
Façonnée patiemment par la main de l’homme, héritière de plus cinq siècles d’influence vénitienne, Tinos offre un visage agricole et gracieux. Moins exubérante que sa voisine Mykonos, elle séduit par sa richesse culturelle et son authenticité.
Sous la protection d'Éole
À Dio Choria, attablé sous un platane un verre d’ouzo à la main, un groupe de marcheurs fraîchement débarqué de l’île voisine d’Andros, écoute d’une oreille distraite leur guide, Ariane, comparer les deux îles. « Si Andros était une femme, elle serait grande et voluptueuse. Elle a tout, des montagnes, de l’eau, c’est une beauté sauvage. À côté, Tinos est petite, mais elle sait se parer, elle met des boucles d’oreilles, du maquillage et pour finir, on ne se souvient que d’elle ! ». Elle poursuit son discours, mais le petit groupe ne l’écoute déjà plus. Bercés par le glouglou de la fontaine communale et subjugués par une vue à couper le souffle, ils sont tombés sous le charme de Tinos et de sa douceur de vivre.»
À quelques kilomètres de là, à Chora, une table de Français fête gaiement l’ouverture pour la saison de Boui Boui Tinos, un délicieux restaurant de mezzés où Valentine Miniconi, , qui a quitté Paris et le monde de la mode, exprime son talent et sa créativité. Les convives, plus ou moins récemment expatriés, sont céramiste, designer, décorateur ou viticulteur. Chacun a choisi un nouveau métier et a réalisé en s’installant ici. Ils aiment ce havre de paix et le préservent jalousement.
En effet, le développement touristique de Tinos préoccupe. « L’ouverture d’hôtels cinq étoiles et la transformation du Tinos Beach en hôtel 5 de luxe fait grincer des dents. Cette institution à petit budget accueillait des milliers de pèlerins et le tourisme religieux protégeait l’île », nous confie la journaliste Maya Tsoclis qui partage son temps entre Tinos et Athènes. La Vierge est vénérée à Tinos depuis qu’en 1823 une icône la représentant fut découverte en songe par Sainte Pélagie, une nonne du monastère de Kechrovouni. La nouvelle se répandit aux quatre coins de la Grèce et l’afflux de pèlerins, notamment des héros de la guerre d’Indépendance comme le général Kolokotronis, eut pour effet de tisser un lien très fort entre cette île jusqu’ici très catholique, la religion orthodoxe et le futur État grec. Un peu plus d’un siècle plus tard, Lawrence Durrell constata ce lien indissociable entre la Vierge et l’état. Se trouvant par hasard à Tinos le 15 août 1940, il assiste aux cérémonies de la Dormition de la Vierge sur le parvis de l’église de la Panagia Evangelistria, lorsqu’un sous-marin italien torpille et coule l’Elli, un croiseur grec présent pour l’occasion. « Si l’on avait voulu faire lever toute la nation grecque en armes comme un seul homme, on n’aurait pas pu mieux faire », commente l’écrivain britannique à propos de cette humiliation qui précipita l’entrée de la Grèce dans la Seconde Guerre mondiale.
Bien avant la Vierge et son immense église dominant le port, Poséidon était la divinité tutélaire de l’île. Son sanctuaire se visite encore, mais il faudra se contenter de la description faite par le géographe-voyageur Strabon pour en mesurer l’importance, car subsistent à peine quelques pierres. Éole, l’insaisissable maître du vent, semble être aujourd’hui la seule divinité à ne pas être contrariée. Sans sanctuaire, avec une grotte mystérieuse pour seule demeure, il souffle fort et presque sans discontinuer sur Tinos et est perçu par beaucoup comme le rempart le plus sûr contre le développement rapide de l’île.






Le retour à la terre
Ils sont nombreux à être tombés sous le charme de Tinos, de ses villages et de sa campagne couverte de terrasses de culture lui donnant l’air d’être sagement peignée. Carol Guinebert, décoratrice d’intérieur, à la tête du showroom Trela, Theo Anastathato et Patricia Fernandez-Navarro, les designers de Zosma ou encore Virginie Muys et son compagnon Menthos Kaloumenos, originaire de l’île, qui ont créé _Taxidi_. Ce concept store installé dans une cour ombragée de Chora présente une sélection pointue d’artistes et de créateurs ayant un lien fort avec l’île ou la Grèce. C’est également ce besoin de nature, de calme et d’authenticité qui a décidé Sabrina et Jérôme Binda à faire de leur maison de vacances, leur « maison tout court ». Elle est devenue céramiste et lui vigneron.
Il est tôt lorsque nous rejoignons Jérôme sur ses terres du Domaine de Kalathas. Non loin de Volax, le village aux murs couverts de poèmes, il produit sur un sol de sable granitique, pauvre en eau et battu par les vents, un vin naturel unique. Une grande partie des vignes de l’île se concentre dans cette région à la physionomie lunaire. Ses vallons sont couverts d’innombrables rochers ronds polis par le vent qui semblent tout droit tombés du ciel, comme jetés çà et là par quelques Géants en colère. Entre les rochers, les rangées de vignes ne se comptent plus et leur nombre augmente chaque année. Le vin de Tinos fait de plus en plus parler de lui sur les bonnes tables de l’Hexagone et vient concurrencer l’Assytiko de Santorin sur la scène internationale. Sur la route de Falatados, un immense chai est en construction, c’est celui de T-Oinos. À l’origine de ce projet ambitieux, l’homme d’affaires Alexandre Avatangelos a immédiatement vu les choses en grand. Sur les conseils de son ami Gérard Margeon, chef sommelier des restaurants d’Alain Ducasse, il a fait appel à l’atypique Stéphane Derenoncourt que nous rencontrons en pleine dégustation avec un groupe de sommeliers londoniens. Cet autodidacte, qui a récemment mis fin à sa carrière de conseiller viticole, a imposé ses méthodes et son style sur le Clos Stegasta, dont il est par ailleurs devenu associé. Revenons au Domaine de Kalathas où Jérôme Binda et son fils Gabriel, travaillent comme des orfèvres des cépages indigènes et francs de pied tels l’Aspro Potamisi. Passeurs de tradition, ils créent un vin naturel « sans écran entre le jus et la terre, un vin de terroir et de patrimoine qui rassemblait les villages lors des fêtes patronales », nous confie Jérôme fier d’avoir réussi à imposer la mention « vin vivant de Grèce » sur ses bouteilles. Le soleil est déjà haut dans le ciel lorsque l’on quitte le domaine. En passant la barrière, on croise quelques chèvres alanguies sur les rochers, imperturbable fléau des viticulteurs, elles ont fait de ce paysage si particulier leur terrain de jeu. Le vent se lève et Éole accroche un nuage au sommet du mont Tsiknia, le point culminant de l’île. Lorsque le temps change, Tinos se coiffe, ce qui rend sa silhouette reconnaissable dans tout l’archipel des Cyclades.





Beauté agricole et vénitienne
Parsemée de petits villages d’un blanc immaculé, la campagne de Tinos se reconnait à sa multitude d’églises et de pigeonniers. Avec leur base carrée et coiffés d’une dentelle de pierre, ils donnent au paysage un caractère précieux. Si l’on en trouve ailleurs dans les Cyclades, c’est à Tinos qu’ils sont le plus nombreux, selon Manthos Perlorentzos, qui a écrit un livre sur le sujet, on en compterait 924 ! Construits entre le XIIIe et le XVIIIe siècle, puis abandonnés dans les années 1970 beaucoup tombent en ruines. Pour les protéger, il est désormais interdit de les transformer en habitation, ce qui réduit encore les candidats à la restauration… « Il faut être fou », nous confirme Jean-Luc Villette, un colosse au large sourire installé dans le village de Potamia depuis près de 50 ans. Il a restauré le pigeonnier de sa belle-famille en portant seul près de 17 tonnes de matériel. « Du temps de Venise, leur possession était un privilège. Les Ottomans mirent fin à ce droit de colombier permettant à ceux qui en avaient les moyens d’en construire, ce qui explique peut-être leur grand nombre. »
À la croisée des chemins qui sillonnent l’intérieur de l’île, le rocher d’Exombourgo, fier témoin de l’histoire de l’île, domine le paysage. Ce promontoire naturel au potentiel défensif hors pair se voit de presque toute l’île. Markos Foskolos, père catholique et historien de l’île, nous explique que c’est à son sommet que les Vénitiens érigèrent Borgo, leur capitale fortifiée. Ils obtinrent le contrôle de Tinos à la chute de Constantinople en 1204, en échange de leur participation au transport et à l’approvisionnement des Croisés lors de la quatrième croisade. L’île passa d’abord aux mains des seigneurs Ghisi de 1207 à 1390, puis Tinos demanda à Venise d’être sous son contrôle direct et le restera jusqu’en 1715, où l’île fut prise par les Ottomans. Venise laissera en héritage le catholicisme et la féodalité qui marquèrent tous deux durablement l’histoire et les paysages de l’île. Lorsque les Ottomans prirent le contrôle de l’île, ils ne l’administrèrent pas à la différence des Vénitiens, et se contentèrent de prélever l’impôt. En lui laissant cette liberté et l’exemptant de droits de douane, ils contribuèrent à son enrichissement. Tinos fut ainsi le port principal des Cyclades jusqu’au début des années 1820, où elle perdit ce leadership au profit de sa voisine Syros qui deviendra la capitale des Cyclades. Au même moment, la découverte de l’icône miraculeuse de la Vierge changea la destinée de l’île.







Le marbre, l'âme de Tinos
Si les alentours d’Exombourgo sont verdoyants et délicats, à Exo Meria, au nord-ouest de l’île, les terrasses de culture en ruine et la roche sombre donnent un air austère et rugueux au paysage. C’est dans cette partie aride de l’île que se trouvent les gisements qui firent la renommée du marbre de Tinos. Au creux d’un vallon, blanche et étincelante, la petite cité de Pyrgos contraste. Tel un musée à ciel ouvert, inscrite en 2015 sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco, Pyrgos est une ode au savoir-faire des tailleurs de marbre de l’île. Chaque maison possède une façade superbement ouvragée et sculptée de symboles qui racontent l’histoire des familles du village. Au détour d’une ruelle pavée, on croise même un lion immaculé plus vrai que nature qui semble nous apostropher depuis sa terrasse. Sur les hauteurs de la ville, le bruit des pointes et des ciseaux se superposent aux chants des cigales. À l’École des Beaux-Arts de Tinos, une petite trentaine d’élèves perpétue la tradition du marbre à Pyrgos. « Après leurs trois années de cursus, les élèves iront aux Beaux-Art à Athènes, restaureront le Parthénon ou poursuivront leurs études à l’étranger », nous dit fièrement Léonidas Halepas, le jeune directeur de l’école. Portant le même patronyme que le plus célèbre sculpteur de l’île, Giannoulis Halepas (1851-1938), ce passionné souhaite faire dialoguer la sculpture sur marbre avec d’autres disciplines artistiques et a le projet de moderniser et d’agrandir l’école.
Fascinés par cette matière à l’éclat si particulier, nous poursuivons notre quête jusqu’à la pointe nord de l’île où se trouve une gigantesque carrière de marbre abandonnée. Grandiose ! Le temps y est suspendu et le silence absolu, la verticalité des parois veinées rencontre l’horizontalité d’un petit lac intérieur qui se confond avec la mer. Alors que le soleil achève sa course, nous faisons une dernière halte dans le petit village de Malli. Sa plage est déserte, il n’y a personne autour de la table de bois, aucun enfant sur la balançoire qui reste immobile. Éole semble endormi, les vacanciers ne sont pas encore là, et nous profitons seuls de ce qui pourrait ressembler au paradis sur Terre.









